Cartes et atlas

Cahiers de Géographie du Québec · Volume 42, n° 116, septembre 1998 · Pages 286-288

CHRISMAN, Nicholas (1997) Exploring Geographic Information Systems. New York, John Wiley & Sons, 298 p. (ISBN 0-471-10842-1)

 

Voici un petit manuel d'introduction aux principes et applications des systèmes d'information géographique (SIG). Cette exploration des SIG mène à penser bien au-delà des aspects techniques d'une formation utilitaire; avec 91 figures et 27 tableaux, mais pas d'exercices informatiques à la fin des 11 chapitres, pour autant de leçons bien senties. L'enjeu pour Nicholas E. Chrisman est de considérer les SIG comme de complexes objets d'étude et de recherche scientifique dont il questionne, depuis un quart de siècle, les fondements théoriques et les présupposés empruntés, ainsi que les difficultés conceptuelles qui affligent leurs utilisateurs. Dépassant le pseudo-systémisme des traditionnelles séquences du genre «entrée-traitement-sortie», il adopte un point de vue très novateur parmi la communauté anglo-américaine des SIG, qui aspire à incarner une «science de l'information géographique». Par expérience, il joue le jeu interdisciplinaire sans se bercer d'illusions, ni se complaire dans la critique: l'évolution du «paradigme» des SIG dépend surtout d'une bonne compréhension des fondements de la cartographie, alors que l'évolution technologique ne peut tenir lieu de philosophie.

Nick Chrisman est une figure remarquable en cartographie géographique, ayant naguère oeuvré à Harvard (Lab for Computer Graphics) et à Madison au Wisconsin (Landscape Architecture, Land Records). Il conçoit l'information géographique tout à la fois comme un nécessaire problème technique, une opportunité de pratiques sociales émancipatoires (empowering) et un objet d'engagement scientifique. Un SIG n'est pas pour lui un outil neutre: il est enfermé dans des contraintes informatiques d'abord, et surtout il perpétue les limitations que rencontrent les développeurs et utilisateurs envers nombre de principes géographiques et cartographiques. Voilà pourquoi il se permet d'explorer certaines conceptions habituelles dans le domaine, par exemple pour caractériser et justifier une taxinomie des mesures, puis la redéployer en regard d'aspects géographiques ou cartographiques.

La structure du livre repose sur un modèle concentrique des activités mentionnées dans une définition courante des SIG, en quatre temps. Y sont examinés: les cadres conceptuels et techniques concernant la mensuration d'entités qu'il faut savoir déterminer, leur représentation cartographique dans une structure informatique, les opérations d'analyse tendant à réduire ou à extraire l'information contenue dans les données à référence spatiale et les transformations (surtout géométriques) qu'on leur applique. L'exploration de ces transformations occupe la moitié du livre. Celles-ci portent en particulier sur les types et les règles de superposition de couches (overlay), de zones-tampons, d'analyse topologique de surfaces et de problèmes de localisation. Ensemble, les activités d'opération et de transformation conditionnent la qualité des données géo-spatiales; leur degré d'incertitude et la propagation des erreurs qui les affectent; en retour, elles déterminent le champ des analyses possibles, ainsi que l'efficience et la pertinence de nouvelles opérations. Le paradigme des SIG ne serait donc plus linéaire, mais gigogne. Cela replace la mensuration et la représentation des données au coeur de leur problématique.

Ce modèle est complété par deux contextes dont il faut toujours tenir compte: institutionnel, puis socioculturel. Quoiqu'il n'y consacre qu'un petit chapitre final, Chrisman invoque constamment ces contextes dans le texte car ils déterminent les points de vue et les objectifs des acteurs vis-à-vis leur SIG. Il marque ainsi sa préoccupation envers les implications sociales des SIG, les formes de représentation de l'koumène et de l'environnement et la «construction sociale» de toute entité géographique. Alors, n'aurait-il pas été préférable de commencer par ces contextes? Pas nécessairement, car la représentation des significations attribuées à certains espaces, intérêt émergeant à peine dans l'étude des SIG, ne peut se résoudre de façon linéaire.

L'auteur a raison d'avouer ne pas être allé au bout de ses idées: son manuel reste à développer. Néanmoins, il indique l'accès à son site Internet, où figure le modèle ainsi qu'un intéressant glossaire de 167 entrées, truffé d'hyperliens de références croisées. Dans le livre, les expressions d'intérêt ne sont définis qu'en bas de page. Le site est donc à visiter, mais il ne remplacera aucunement le contenu de ce très recommandable manuel de SIG:

http://weber.u.washington.edu/~chrisman/explor/index.html

Yaïves Ferland
Département de géographie
Université McGill