Cahiers de Géographie du Québec ­ Volume 41, n° 114, décembre 1997 ­ Pages 413-419

Géographie, pratiques discursives et ambiance postmoderne1

Marc Brosseau
Département de géographie
Université d'Ottawa

Résumé

Avec l'intensification des discussions sur la condition postmoderne et la remise en question des limites du savoir que celle-ci engendre, plusieurs praticiens des sciences sociales se sont interrogés sur les conditions discursives de leur entreprise intellectuelle. En géographie, ces préoccupations se sont déployées sur différents fronts du discours géographique: 1) le discours géographique comme objet d'analyse; 2) l'innovation terminologique et conceptuelle comme moyen de contourner les résistances de l'objet ou du langage; 3) l'adoption d'un nouveau style d'écriture ­sujet de l'écriture, forme, et stratégies discursives. Chemin faisant, s'est développée une prise de conscience du caractère problématique d'une rationalité discursive qui pose le langage comme un simple véhicule transitif de la pensée. Cette transformation relative et partielle du discours des géographes, qui est illustrée à l'aide de quelques exemples, répond à certains des enjeux liés à ce qu'il a été convenu d'appeler la postmodernité au sein des sciences sociales.

Mots-clés: discours, écriture géographique, postmodernité.

Abstract

Geography, Discourse and Postmodern Ambiance

With the increasing amount of debate around the postmodern condition and the limits of scientific knowledge, many social science practitioners have questionned the discursive dimensions of their intellectual undertakings. In geography, issues have been raised on different aspects of geographical discourse: 1) geographical discourse as an analytical object, 2) terminological and conceptual innovation as a means to bypass the resistances of the object or of language itself, 3) a new writing style: authorial positioning, form, and discursive strategies. In so doing, there is a growing recognition of the shorthcomings of a discursive rationality which considers language as a mere vehicle for expressing thought transitively. This partial and relative transformation of geographical discourse, which is illustrated by some examples, is interpreted as a response to the debates linked to what has been referred to as postmodernity in social science.

Key Words: discourse, geographical writing, postmodernity.

INTRODUCTION

Depuis plus d'une dizaine d'années, les géographes s'interrogent sur le sens, la légitimité et les implications de la postmodernité. Nouvelles conditions socio-économiques qui génèrent une nouvelle économie des rapports sociaux et de leur emprise territoriale; nouvel ensemble de valeurs et d'attitudes qui entraîne une fragmentation de l'espace social en fonction de formations culturelles de plus en plus souveraines et autonomes; critique, sur le plan du savoir, du rôle dominant de la raison et des métarécits théoriques dans leur prétention de rendre compte de la réalité dans son ensemble; ironie, surfiction, esthétique de la citation dans les domaines artistiques, il est malaisé de fournir un portrait cohérent de ce que représente la postmodernité. Rupture radicale, mutation progressive, épuisement ou simple prolongement de la modernité, il ne saurait être question ici de trancher le débat.

Certains parlent d'un processus de «postmodernisation» de la géographie (Smith, 1987). Il faut d'abord s'entendre sur le sens à donner à un tel processus et distinguer deux axes: la dite postmodernisation se réfère-t-elle à un réaménagement interne des fondements épistémologiques de la discipline qui conditionne un autreregard sur le monde ou, plus prosaïquement, se rapporte-t-elle à des changements sociaux qui attirent l'attention des géographes sur de nouvelles réalités? Ces deux options, qui ne sont pas exclusives, donnent quand même le ton: ou bien la géographie, du moins certains travaux de géographes, se fait postmoderne de l'intérieur, ou bien la géographie s'interroge sur les conséquences d'une condition sociale externe ­bien qu'elle soit aussi affectée par elle­ selon un mode d'investigation qui, lui, demeure relativement inchangé. Bref, de deux choses l'une: la géographie est postmoderne ou elle analyse le postmoderne.

Le diagnostic d'une telle postmodernisation peut à mon avis être effectué sur au moins trois plans distincts bien que reliés: a) les nouveaux objets que les géographes abordent, b) les références théoriques qu'ils mobilisent ­et le caractère parfois syncrétique de ces emprunts­ et, enfin, c) la forme discursive à l'intérieur de laquelle ils les étudient. Selon que l'on opte pour une des deux options mentionnées plus tôt ­faire postmoderne ou analyser le postmoderne­, on se penchera avec plus ou moins d'insistance sur un ou deux de ces trois plans. Si l'on croit que la géographie ne fait qu'aborder de nouveaux thèmes fournis par la conjoncture changeante, alors on se penchera davantage sur ces objets (Claval, 1992). Si l'on croit, en revanche, que la géographie se «postmodernise», alors on insistera sur ses nouvelles bases épistémologiques, puis sur les nouveaux objets qu'elle aborde. On soulignera alors les divers rapprochements entre les géographes et les théories issues de ce que les Nord-Américains appellent le poststructuralisme, où se retrouvent, différemment dosés, philosophie de la différence continentale, stratégies déconstructionnistes, théories littéraires, approches féministes et prérogatives postcolonialistes (Dear, 1994; Gregory, 1994). Or ce renouvellement ne se manifeste pas nécessairement sur le terrain de l'épistémologie. Il peut aussi être perçu par l'entremise d'une attention portée sur les formes discursives. Pour ma part, c'est le recours à de nouvelles formes de discours qui balisera mon propos. Ces formes suggérées ici montrent que d'autres stratégies d'investigation ­à côté de la séquence «épistémologie-théorie-méthode-analyse»­ peuvent être mobilisées pour fouiller notre rapport au monde.

Il s'agit donc de concentrer le regard sur un aspect de la pratique géographique ­le discours­ dont l'évolution récente est susceptible de nourrir la réflexion sur la question de la postmodernité de façon transversale. En adoptant deux clefs interprétatives ­la postmodernité comme critique du savoir (du moins dans ses prétentions universalisantes) et comme nouvelle sensibilité esthétique (souvent pensée comme une herméneutique alternative du monde contemporain)­, j'entends examiner quelques aspects du discours géographique actuel. Le but n'est pas d'analyser comment les géographes ont traité, sur différents terrains, de la condition dite postmoderne, ni de dresser le portrait ou les contours de cette nouvelle géographie postmoderne. Il ne s'agit pas non plus d'illustrer les incidences de la postmodernité sur la géographie contemporaine dans les nouveaux thèmes qu'elle aborde, mais bien dans les nouvelles pratiques discursives qu'elle inspire. Par l'entremise d'une réflexion sur l'évolution du rapport des géographes au discours, j'espère mettre en lumière l'apparition de nouvelles pratiques discursives qui peuvent être assimilées à quelque chose que je me contenterai d'appeler, pour l'instant, une ambiance postmoderne.

Avec l'intensification des discussions sur la condition postmoderne et la remise en question du savoir que celle-ci engendre, plusieurs praticiens des sciences sociales ont été amenés à s'interroger sur les conditions discursives de leur entreprise intellectuelle. En géographie, ces préoccupations se sont déployées sur différentes facettes du discours géographique. Examinons-en quelques-unes: 1) le discours géographique comme objet d'analyse; 2) l'innovation conceptuelle ou formelle comme moyen de contourner les résistances de l'objet (ou du langage); 3)et l'adoption d'un nouveau style d'écriture ­sujet de l'écriture, mélange des genres et stratégies discursives. Chemin faisant, s'est développée une prise de conscience du caractère problématique d'une rationalité discursive qui pose le langage comme un simple véhicule transitif de la pensée. Quelques exemples éclaireront la raison de cette transformation relative et partielle du discours des géographes qui répond à certains des enjeux liés à ce qu'il a été convenu d'appeler la postmodernité au sein des sciences sociales.

La plus grande vigilance des géographes à l'égard de la forme à travers laquelle ils expriment ou communiquent leur pensée affecte le contenu même de leurs idées et justifie que l'on puisse examiner cette forme de façon privilégiée. Par ailleurs, si l'on accepte cette idée, on comprendra que la réflexion sur la forme n'est pas un exercice strictement contemplatif: la recherche de nouvelles stratégies discursives se justifie autant par l'émergence de phénomènes qui appellent de nouvelles ressources intellectuelles que par l'apparition d'une nouvelle sensibilité discursive interne. La logique de ces thèmes d'analyse suit, pour ainsi dire, le processus de postmodernisation (d'une partie) du discours géographique, d'un moment plutôt réflexif (le discours comme objet) vers un moment davantage performatif ou créatif (pratiques discursives comme mode d'investigation).

LE DISCOURS GÉOGRAPHIQUE COMME OBJET D'ANALYSE

Sans prétendre que les géographes ne commencent à s'interroger au versant discursif de leur activité qu'au tournant des années 1980, il est clair que la question gagne nettement en importance à partir de cette époque. Il serait faux de dire que tous les géographes entretenaient un rapport naïf, bêtement instrumental, au langage avant les années 1980. En revanche, il est clair que la question avait été jusqu'alors très peu thématisée. Certes, les géographes de la tradition vidalienne ont discuté du rôle de la description (explicative, raisonnée, etc.) pour rendre compte de la réalité régionale, et les géographes anglosaxons du recours à la formalisation mathématique ­et donc d'une nouvelle rationalité discursive­ pour assurer une nouvelle scientificité à la discipline au tournant des années 1960. Or la question n'est pas abordée sous l'angle du discours, en tout cas pas du discours «comme une pratique que nous imposons aux choses», pour emprunter l'expression de Foucault. À la fin des années 1970, le structuralisme aidant, en géographie comme dans plusieurs autres sciences sociales, la question du langage et du discours devient un objet de réflexion en tant que tel. Articles et ouvrages se multiplient.

On s'interroge sur le rôle actif du langage et du discours au sein de la géographie, tant pour en identifier les limites que pour en explorer le potentiel créatif. La philosophie du langage chez les uns, et analyses rhétoriques ou linguistiques chez les autres, sont mises à profit. D'abord axée sur certaines figures isolées (la métaphore par exemple), la réflexion s'étend sur les formes de discours ou les genres que les géographes pratiquent. D'abord épistémologique ­cerner, en termes discursifs, les limites de l'entreprise cognitive ou les conditions de la création de nouveaux savoirs­, elle deviendra aussi l'occasion d'une réflexion historique (étude du langage et des formes utilisés à travers l'histoire). En somme, le discours devient une interface qui nous permet de problématiser notre rapport aux réalités que nous étudions.

Le discours géographique élabore et communique un savoir sur les lieux, les paysages, les régions et les villes. Quelles que soient les préoccupations dominantes ­rapports homme-nature, différenciation régionale, interprétation des paysages, etc.­ ce savoir s'est élaboré au moyen de la solidification de certaines catégories ou modèles jugés opératoires pour suggérer ou construire les phénomènes géographiques à l'examen. Pour faire apparaître ces réalités au moyen du discours, la métaphore, entendue ici dans son sens le plus englobant ­c'est-à-dire sa capacité de transporter, en signification, les lieux, les choses et les sujets, et d'établir entre eux des relations sémantiques, voire épistémologiques inédites­ la métaphore, donc, a été d'une importance cruciale.

On pensera évidemment à la métaphore organiciste dans la tradition vidalienne, présente aussi dans la tradition de la sociologie urbaine de l'école de Chicago (Berdoulay, 1982; Langer, 1984). On a pu, à une certaine époque, faire la chasse aux métaphores, en les jugeant porteuses d'idéologies non-avouées ou incompatibles avec une démarche proprement scientifique. Or l'attention grandissante que l'on porte depuis plusieurs années au discours des sciences humaines nous indique qu'à bien des égards nos concepts et nos théories fonctionnent souvent comme des métaphores pour les réalités qu'ils cherchent à recouvrir (Barnes et Duncan, 1992). La métaphore, comme bien d'autres tropes, peut constituer un important déclencheur de l'innovation en même temps qu'elle permet d'en transmettre la teneur cognitive (Berdoulay, 1988a).

L'analyse du discours peut aussi se déplacer à l'échelle du genre, niveau d'organisation plus complexe. Parce qu'il opère comme une institution, modelant règles d'écriture et horizon d'attente, le genre offre un angle d'analyse riche pour penser autrement l'histoire des idées: du manuel à la monographie en passant par l'article scientifique, on sent bien que les idées doivent s'ajuster au moule du genre (Sénécal, 1992). La pensée géographique s'inscrit ainsi dans un autre réseau d'idées, où les jeux du savoir, du contexte et des idéologies sont éclairés en fonction des contraintes propres aux genres. Les discours peuvent afficher un penchant aménagiste, principalement didactique, plus franchement colonialiste, etc. En mettant en lumière les contraintes formelles de la recherche, et en les posant en termes discursifs, l'analyse rhétorique attire aussi l'attention sur les rôles du lecteur, soit en examinant les effets sur lui des stratégies textuelles mobilisées (lecture courtoise), ou en posant le texte et ses ambiguïtés comme la porte d'entrée d'un lecteur tout-puissant qui le transforme en simple pré-texte pour démonstration brillante (lecture symptomatique). Les motivations peuvent être nombreuses. Le texte, celui des géographes, et d'autres jugés porteurs de savoirs géographiques (toute une série de discours para ou proto-géographiques, discours d'urbanistes ou d'aménageurs, textes littéraires, etc.) peuvent ainsi être passés au crible.

Cet intérêt pour les enjeux textuels constitue une activité principalement réflexive, posée sur les discours passés ou contemporains. Ses visées sont épistémologiques, historiques ou critiques. En prenant le texte au sérieux, en lui imposant un régime de lecture plus sensible au langage dans sa chair et dans ses formes (régime de lecture que l'on pratique plus souvent avec des textes littéraires), ces travaux ont en quelque sorte attiré l'attention sur le lecteur dans sa fonction «cocréatrice» du texte. Or il semble que ces réflexions peuvent aussi exciter notre imagination par rapport aux possibilités qu'offre le discours et nous aiguiller vers une recherche de nouvelles formes: l'exploration de nouvelles pratiques discursives. Ainsi s'amorce, à mon avis, un relatif mouvement du réflexif au performatif, ou de la lecture à l'écriture.

DE NOUVELLES PRATIQUES DISCURSIVES

INNOVATION CONCEPTUELLE OU FORMELLE

La prise de conscience de l'importance d'une réflexion sur le discours comme source potentielle de créativité pour les géographes se manifeste dans le recherche de nouveaux concepts pour aborder une même réalité. On réalise que certaines idées trouvent une expression malaisée dans les concepts disponibles. On éprouve aussi une relative insatisfaction à l'égard des grands schèmes théoriques ou méthodologiques à l'intérieur desquelles les débats peuvent se déployer. Deux exemples illustrent bien comment les défis posés par la critique postmoderne et surtout l'insatisfaction à l'égard des cadres épistémologiques actuels peuvent donner lieu à deux propositions parallèles, mais bien différentes.

Dans son ouvrage Médiance, Augustin Berque (1990) cherche à dépasser le clivage des options épistémologiques modernes entre sciences objectives ou subjectives, entre positivisme et humanisme, entre nature et culture, entre sujet et objet, clivage qu'il illustre bien avec l'opposition: «La terre ne se meut pas» (Husserl), «et pourtant elle tourne» (Galilée). Affirmant que la compréhension des paysages nécessite le point de vue de la médiance qui est à la fois écocentrique et anthropocentrique, mi-objectif et mi-subjectif, Berque croit nécessaire d'imaginer un nouveau langage pour forger une rationalité «trajective» (ou mésologique) capable de réarticuler ce que la modernité a résolument écartelé (science, art, morale). Pour ce faire, la création de nouveaux concepts passe par le néologisme: médiance (sens d'un milieu, relation à celui-ci), trajection (chevauchement de la distinction théorique entre l'objectif et le subjectif) par exemple. Le néologisme médiance est riche: il comprend à la fois l'idée de milieu (racine latine med-) et de médiation. Le suffixe «ance», façon de substantiver le participe présent, rend aussi le concept plus «actif» (comme on dirait d'un apprenant chez les pédagogues ou d'un analysant chez les psychanalystes). Ce suffixe a une odeur toute postmoderne: signifiance chez certains critiques littéraires (Kristeva, Barthes), différance (Derrida), reliance dans la sociologie de Maffesoli2, ou encore résonance chez Bureau. Pour appuyer son argumentation, Berque multiplie les néologismes. Les verbes «entre-déterminer», «entre-composer», «entre-édifier», «entre-féconder», «interpénétrer», sont presque toujours conjugués au pluriel dans la forme pronominale pour insister sur les rapports entre sociétés et paysages, entre nature et culture, etc. Le défi épistémologique auquel s'affaire Berque, le congé relatif qu'il prend par rapport aux dualités modernes, le conduisent à concentrer une partie de ses efforts sur le terrain du langage.

Un défi similaire est à l'oeuvre chez Nicholas Entrikin (1991). On y retrouve une même volonté d'articuler les points de vue objectif et subjectif dans l'analyse et l'interprétation de l'espace et des lieux (space versus place). Le point de vue objectif (a view from nowhere), s'appuie sur un sujet «neutre», vidé de sa moelle existentielle et culturelle, qui se préoccupe de la recherche de régularités et d'invariants, ou d'identification de structures. L'espace y est conçu autour des notions de géométrie, de distribution, de localisation et de relation fonctionnelle («La terre tourne...»). Le point de vue subjectif (a centred view) repose sur une conception du sujet en tant qu'entité ancrée dans un ici et un maintenant, qui se préoccupe de particularismes, d'identité, de contingence, de sens et de valeurs. L'espace y est conçu comme une multitude de lieux, des lieux chargés d'histoire, d'expérience et de culture («Et pourtant elle ne se meut pas...»). L'étude des lieux, qui ont eux-mêmes une nature dualiste, doit articuler ces deux dimensions ­objective et subjective¿ de la recherche (géographique). Le parallèle avec Berque est donc assez clair. Mais la stratégie développée par Entrikin se situe sur un autre terrain. Pendant que Berque vise, par l'entremise de néologismes labiles, à dessiner les contours d'une raison «trajective» en quête de la médiance des milieux, Entrikin pense que le récit peut nous aider à saisir cet entre-deux des lieux (betweenness). Le récit permet de mettre en rapport dynamique une série hétérogène de phénomènes ­sujet, action, lieux et espace­ et offre ainsi des possibilités de médiation entre les deux pôles de la recherche. La «solution» proposée s'installe aussi sur le terrain du discours. On ne peut pas reprendre ici les termes de son argumentation en faveur d'une raison géographique narrative, mais on relira à ce titre sa courte préface avec intérêt. On prête habituellement peu d'attention à ces seuils du texte, habitués que nous sommes de n'y voir que de simples mises en scène. Or on y décèle une mise en acte ­une performance expérimentale­ de ce qu'il cherche à expliciter théoriquement dans le corps du texte3. En effet, Entrikin y dresse le portrait sociogéographique du quartier où il vit. Le narrateur y est à fois auteur et citoyen, témoin et spectateur, chroniqueur et analyste. La forme narrative autorise ce passage, ce va-et-vient, du descriptif à l'analytique, de l'anecdotique au théorique, du général au particulier. La synthèse, longtemps définie comme le propre de l'esprit géographique, adopte ici la forme du récit. Bien qu'il situe davantage l'effort sur le terrain conceptuel, Berque a lui aussi recours à la forme narrative pour étoffer sa pensée.

PLURALISATION DES STYLES ET DES GENRES

L'écriture géographique est cantonnée depuis longtemps dans des genres bien balisés et somme toute relativement conventionnels: articles dans des revues «monitorisées» dont les règles de présentation sont bien policées, manuels à caractère fortement didactique, et donc nécessairement conservateurs, et des ouvrages plus académiques devant répondre aux canons d'une culture universitaire (Berdoulay, 1988a, 1988b). À la diversité des types de discours qui ont pu prévaloir à travers l'histoire, la géographie académique n'a retenu qu'un petit nombre de genres: les géographes ont délaissé les genres qui assuraient une partie de son succès auprès du grand public (Chevalier 1989). Or, depuis les années 1980, la géographie académique se met à explorer des genres et à adopter des stratégies discursives moins codifiées: des articles à caractère moins pragmatique et plus impressionniste, des essais (plus proprement «littéraires») qui fouillent leur objet plus librement en se souciant moins des frontières disciplinaires ou de la scientificité formelle de leurs conclusions. Quelques exemples, glanés çà et là, illustrent ces tendances. Bien que les genres reconnus continuent d'occuper une place prépondérante, ces nouvelles contributions viennent élargir le champ des pratiques géographiques et peut-être, en même temps, le lectorat des géographes.

Quiconque se penche sur les publications géographiques académiques des 15ou 20dernières années constatera l'augmentation progressive du recours au «je». Nul besoin ici d'en dresser une liste, même sommaire. Cette singularisation du discours est plus qu'un simple effet de mode ou un topos de modestie commode. Elle constitue, d'une certaine façon, une critique implicite du «nous» générique derrière lequel se construit la neutralité du sujet scientifique. Elle permet, plus positivement, à l'auteur de se positionner différemment à la fois par rapport à son objet et par rapport au savoir4. Plusieurs livres et articles conjugués à la première personne du singulier ne sauraient être retranscrits au pluriel sans nécessiter un changement de ton et de style et la modification, sinon la suppression, de plusieurs passages que ne saurait tolérer une rationalité à visée universalisante.

Au «je» peut aussi correspondre une plus grande liberté par rapport à la sobriété des canons discursifs de la scientificité. Comme en témoignent la section Géo-humeur de la pourtant sérieuse revue L'Espace géographique (Monnet, 1996), plusieurs articles de la revue Géographie et cultures, et notamment le beau texte de Louis Dupont (1996) sur «La logique continentale et ses avatars», on prend désormais la liberté de mélanger les styles et les genres. On passe de la sobre argumentation théorique à la polémique historique en passant par une mise en scène partiellement fictive des passages qui relèvent tantôt de l'anecdote, tantôt du reportage médiatique (sorte de collage bien monté d'expériences concrètes, d'impressions fugitives et de réflexions sur la conjoncture contemporaine). Ce travail d'écriture et de composition permet par exemple à Dupont une interprétation souple des dimensions plus fluides (ou du moins qui se laissent difficilement catégorisées rigoureusement) de la situation politique et culturelle du Canada et du Québec dans le contexte nord-américain5.

Depuis quelques années, les géographes se mettent à «flirter» avec l'essai dans ce qu'il a de proprement littéraire. Que l'on songe à Bureau (1991, 1997), à Berque (1990) ou à Ferras (1990). L'essai, parce qu'il est d'une facture plus libre et qu'il ne cherche pas à épuiser le sujet, invite à une autre forme de parcours, une exploration moins contrainte par le souci de validité scientifique, la preuve, l'exhaustivité des sources ou les frontières disciplinaires. La géographie a connu, il est vrai, ses auteurs un peu marginaux ou inclassables (un Gunnar Ollson ou un Yi-Fu Tuan par exemple), mais le contexte actuel, avec ses doutes, son irrésolution et son relativisme, est plus enclin à accueillir ce type d'ouvrages et d'articles comme faisant partie d'un corpus universitaire digne de ce nom (ce qu'on appellerait, à défaut de lui accoler l'épithète scientifique, good scholarship dans le monde anglosaxon).

Il peut être abusif, ou hâtif, d'assimiler ces contributions à un présumé courant postmoderne. C'est pourquoi je préfère parler d'ambiance postmoderne, car l'émergence ce type de pratiques discursives m'apparaît portée par la vague contemporaine ­souvent assimilée à la postmodernité­ d'insatisfaction relative par rapport aux productions scientifiques habituelles. Elles m'apparaissent aussi symptomatiques d'un désir de décloisonnement, d'une recherche plus libre qui brasse les genres et les styles selon un mode d'investigation qui prend congé de l'épistémologie moderne qui se pose trop souvent comme une police de la pensée et donc comme un frein à la créativité. On pourra dire qu'elles ne constituent en fait qu'un nouveau rapprochement entre la géographie et ces racines «humanistes», et qu'elles ne sont qu'une manifestation en géographie de ce que Geertz (1980) définit comme un virage interprétatif en anthropologie et dans les science sociales en général. Il y a sans doute à cela beaucoup de vrai. Je persiste à croire qu'elles représentent plus qu'un simple virage interprétatif (qui n'est d'ailleurs pas si simple...): elles montrent qu'une partie de notre travail se situe aussi dans la recherche de langages et de formes susceptibles de mieux servir ce que l'on cherche à communiquer. L'écriture cesse donc, pour certains, d'être la simple transcription d'un travail dont l'essentiel se situe ailleurs.

LE CARACTÈRE INTRANSITIF DE LA PENSÉE

Une part non négligeable de notre entreprise intellectuelle se situe donc sur le terrain du discours. Berdoulay (1988a) a bien montré que le discours pouvait être examiné dans son versant limitatif (le discours-prison) qui nous enferme dans les mailles d'un langage qui non seulement nous empêche de dire mais aussi nous force à dire, et dans son versant créatif (le discours-création). L'objet de cet article était d'identifier quelques cas qui illustrent les tentatives discursives de surmonter certaines insatisfactions devant les solutions purement épistémologiques des problèmes auxquels s'attaquent les géographes. En un sens, ils sont autant de cas qui prolongent les analyses critiques du discours dans leurs conséquences logiques. S'il est vrai que la forme que nous donnons à nos textes affecte le contenu même de ce qui est communiqué, et que nous éprouvons une relative insatisfaction à l'égard des modèles d'investigation qui nous sont offerts, il est du coup également vrai qu'en toute logique, il faille aussi travailler à modifier ces formes ou à en créer de nouvelles. Les tentatives de renouveler le genres ou les styles d'écriture sont autant de manifestations concrètes de mises en forme par et dans le discours que de façons alternatives de concevoir la recherche.

Il eut certes été possible d'examiner la postmodernisation de la géographie dans le fait que la géographie économique se fait plus sociale, que la géographie sociale se fait plus culturelle. Suivre, dans les pas de ladite nouvelle géographie culturelle anglosaxonne, le travail concerté sur certaines métaphores (le lieu comme texte, scène ou spectacle par exemple). Évoquer comment, à l'instar de Paul Claval, la géographie culturelle française se met à explorer les ethnogéographies, c'est-à-dire les savoirs et croyances géographiques des différentes cultures désormais comprises comme dépositaires relativement autonomes de connaissances qu'il convient de comprendre pour interroger nos propres géographies (Claval et Singaravélou, 1995). Ces mouvements relativement généraux appellent des études plus étoffées. Ils relèvent, eux aussi, d'une ambiance postmoderne, car ils s'inspirent à divers degrés des philosophies de la différence, et se préoccupent de phénomènes contingents, singuliers et souvent plus locaux. Or il semble aussi intéressant de voir comment ces nouvelles préoccupations ont trouvé des solutions plus proprement discursives ou, tout au moins, que certaines d'entre elles ont inspiré des pratiques discursives alternatives.

NOTES

1 Mes remerciements vont au Conseil de recherches en sciences humaines du Canada pour son appui financier.

2 Maffesoli crée ce néologisme reliance en parallèle volontaire avec le concept de médiance chez Berque. On y retrouve, entremêlées, les idées de relation, de lieu, de lien, du lien créé par les lieux mais aussi, plus près du sens anglais du terme, le rapport de confiance qui s'installe entre des personnes (Maffesoli, 1990, pp.207-223).

3 Cette préface constitue une mise en forme, une application sommaire, de ses idées théoriques. C'est un peu ce que j'ai cherché à faire dans mon interprétation de la géographie que sécrète le roman (Brosseau, 1996). Voir aussi mon compte rendu du livre de Entrikin (Brosseau,1993).

4 À ce sujet, voir la belle analyse de Borel (1989) sur les célèbres «Notes sur le combat de coqs balinais» de Clifford Geertz.

5 Dans le cadre d'une réflexion épistémologique sur certaines approches théoriques de la géographie culturelle contemporaine, Staszak (1997) a recours à une stratégie discursive similaire.

BIBLIOGRAPHIE